Une salle, trente élèves, et aucun câble
Chaque année, j'ouvre le thème Internet de la même façon : je demande à mes élèves de seconde de m'expliquer comment une vidéo arrive sur leur téléphone. Les réponses se ressemblent. « Par la 4G. » « Par le wifi. » « Par les satellites. » Personne n'a tort, mais personne ne décrit le chemin. Pour eux, Internet est un nuage flou quelque part au-dessus de nos têtes.
Plutôt que de dessiner un schéma au tableau, j'ai décidé cette année de transformer la classe en réseau.
Chaque élève devient un routeur
Je distribue à chacun une étiquette avec une adresse, du type 192.168.3.12, et je dispose les tables en îlots qui représentent des réseaux locaux. Chaque îlot a un élève « routeur », le seul autorisé à passer un papier à un autre îlot. Règle unique : on ne se lève pas, on ne crie pas, on ne fait passer que ce qui porte une adresse de destination.
Je donne ensuite à une élève du fond un message à envoyer à un camarade de l'autre côté de la salle. Pas un mot, un paragraphe entier. Et j'ajoute la contrainte qui fait tout : aucun papier ne peut contenir plus de dix mots.
Découper, numéroter, réassembler
Il leur faut environ trois minutes pour comprendre qu'il faut couper le message en morceaux. Il leur en faut deux de plus pour s'apercevoir que les morceaux n'arrivent pas dans l'ordre, parce que deux routeurs ont choisi des chemins différents. C'est à ce moment qu'un élève propose de numéroter les papiers. Il vient d'inventer, sans le savoir, le principe des paquets et du protocole TCP.
Je laisse ensuite un routeur « tomber en panne » : il garde les papiers dans sa trousse. Le destinataire constate qu'il manque le morceau 4 et le réclame. La notion d'accusé de réception n'a plus besoin d'être définie, ils l'ont vécue.
Revenir aux vrais mots
La seconde moitié de la séance sert à poser le vocabulaire sur ce qu'ils viennent de faire. L'étiquette sur la table, c'est l'adresse IP. L'élève qui transmet d'un îlot à l'autre, c'est le routeur. Le découpage numéroté, ce sont les paquets, et la règle du jeu, c'est le protocole. Je leur montre ensuite une commande traceroute lancée depuis le lycée vers un site connu : une vingtaine de sauts, des serveurs à Paris puis à Francfort, et des élèves qui comparent à voix haute avec le trajet de leur papier.
J'en profite pour démonter l'idée des satellites. L'essentiel du trafic mondial passe par des câbles sous-marins, et la carte de ces câbles fait toujours son petit effet au vidéoprojecteur.
Ce que je changerais la prochaine fois
Le jeu est bruyant, et il faut accepter dix minutes de joyeux désordre. Je prévoirai aussi une adresse volontairement erronée sur un paquet, pour aborder la question de ce que fait un routeur d'un message qu'il ne sait pas acheminer.
Mais l'essentiel est là : quinze jours plus tard, en évaluation, presque toute la classe a su expliquer pourquoi une vidéo est découpée en paquets. Aucun schéma projeté ne m'avait donné ce résultat les années précédentes. Internet n'est plus un nuage, c'est un jeu de papiers qui passent de main en main, en beaucoup plus rapide.